Le Liban commence à comprendre ce que la Syrie refuse encore de voir

Syrie, Liban : la leçon des milices islamistes

Au Liban, une partie des sunnites rejette désormais la logique des milices et du Hezbollah. En Syrie, beaucoup soutiennent encore Joulani malgré son passé djihadiste.

La prise de position récente de certains responsables sunnites libanais en faveur d’un retour de l’État, du désarmement des milices et d’un dialogue pragmatique avec Israël marque une évolution politique majeure au Liban.

Au-delà des débats diplomatiques, elle révèle surtout une fatigue profonde d’une partie de la société sunnite face à des décennies de paralysie imposées par la logique des milices et des axes régionaux.

Le plus intéressant n’est pas seulement ce qui est dit sur Israël ou sur les négociations. Le véritable tournant est ailleurs : dans la remise en cause de l’idée selon laquelle une milice idéologique pourrait durablement remplacer l’État.

Pendant longtemps, une partie des sunnites libanais a toléré, parfois par calcul, parfois par peur, l’existence du Hezbollah comme force autonome. Mais l’effondrement économique, l’isolement régional du Liban, la destruction progressive des institutions et la confiscation de la souveraineté nationale ont profondément modifié les perceptions.

De plus en plus de Libanais comprennent désormais qu’aucun pays ne peut survivre avec :

  • une armée parallèle,
  • des réseaux financiers autonomes,
  • des décisions de guerre et de paix prises hors des institutions,
  • et une politique étrangère dictée par des intérêts extérieurs.

Cette évolution est particulièrement intéressante lorsqu’on la compare à la Syrie.

Car au même moment, une large partie de la société sunnite syrienne semble reproduire, sous une autre forme, les mêmes erreurs que celles qui ont contribué à détruire le Liban.

La haine légitime du régime Assad, après des décennies de dictature et des années de massacres, a conduit beaucoup de Syriens à soutenir presque sans réserve des groupes islamistes ou d’anciens djihadistes devenus soudainement fréquentables parce qu’ils étaient anti-Assad.

Le phénomène Joulani illustre parfaitement cette dérive.

Une partie importante de la société sunnite syrienne semble aujourd’hui prête à accepter un ancien cadre du jihadisme comme dirigeant « pragmatique » ou « modéré », tout simplement parce qu’il remplace l’ancien régime, que cette société perçoit encore largement d’abord comme un régime alaouite avant de le voir comme un clan dictatorial.

Or cette logique pose une question fondamentale : peut-on réellement construire un État moderne avec des structures issues du jihadisme et de la logique sectaire et de revanche ?

Beaucoup de Syriens dénoncent — à juste titre — le Hezbollah comme proxy des mollahs iraniens au Liban. Mais ces mêmes voix refusent souvent de voir que les groupes de Joulani ont longtemps évolué dans une logique comparable : dépendance à des puissances régionales, militarisation du politique, obscurantisme, haine d’Israël et domination de factions armées sur la société civile.

Le Hezbollah veut imposer un modèle inspiré de la République islamique iranienne, tandis que le régime de Joulani, qui a introduit la charia dans la Constitution, cherche à imposer un ordre religieux inspiré de l’idéologie des Frères musulmans.

Certes, les contextes syrien et libanais sont différents. Le Hezbollah est une organisation chiite adossée à l’Iran ; Joulani est issu de la mouvance jihadiste sunnite et s’inscrit dans un autre jeu régional, notamment turc, mais aussi sous influence qatarie, les deux sponsors des Frères musulmans. Mais la logique profonde reste proche : celle d’acteurs islamistes et armés qui prétendent incarner seuls la légitimité nationale tout en marginalisant la société civile et la mosaïque confessionnelles et politique dans les deux pays.

Le Hezbollah justifiait son arsenal par la “résistance”.

Les milices de Joulani justifient leur domination par la “révolution” et la justice contre l’ancien régime « alaouite ».

Dans les deux cas, le risque est le même : transformer des sociétés épuisées en terrains permanents de confrontation idéologique, religieux et géopolitique.

Le véritable clivage au Moyen-Orient n’est d’ailleurs plus seulement confessionnel. Il oppose désormais deux visions du pouvoir :

  • celle des États souverains, imparfaits mais institutionnels et qui doivent être inclusifs;
  • et celle des milices idéologiques qui prétendent sauver les peuples tout en détruisant progressivement leurs institutions et en imposants des narratifs religieux obscurantistes.

Le Liban, après avoir payé un prix immense, semble commencer à comprendre les conséquences de cette logique.

La Syrie, elle, risque encore de découvrir trop tard qu’un islamisme “reconditionné”, même soutenu par une partie de la population au nom de la lutte contre Assad, ne garantit ni la souveraineté, ni la stabilité, ni la reconstruction d’un véritable État moderne et prospère.

A propos Faraj Alexandre Rifai 410 Articles
Faraj Alexandre Rifai est un auteur et essayiste franco-syrien, auteur de "Un Syrien en Israël" fondateur de Moyen-Orient.fr et de l’initiative Ashteret.