Entre condamnation symbolique d’Israël, ambiguïtés sur les Accords d’Abraham et prudence face à une paix israélo-libanaise, l’Arabie saoudite semble réviser sa stratégie régionale après l’affaiblissement de l’Iran.
Avant le 7 octobre 2023, tout laissait penser que l’Arabie saoudite se dirigeait progressivement vers une normalisation historique avec Israël.
Les discussions existaient. Les signaux étaient nombreux. Washington poussait fortement en ce sens. Riyad, de son côté, semblait considérer qu’un rapprochement avec Israël pouvait servir ses intérêts stratégiques face à l’Iran tout en consolidant sa relation avec les États-Unis.
Puis le 7 octobre est arrivé, et avec lui, un bouleversement régional majeur. L’attaque du Hamas n’a pas seulement constitué un massacre d’une brutalité inédite. Elle a aussi été une tentative géopolitique de faire exploser le bloc émergent Israël-Golfe construit autour des Accords d’Abraham. De ce point de vue, l’opération a partiellement atteint son objectif.
Depuis, l’Arabie saoudite semble hésiter. Car un paradoxe apparaît désormais clairement : plus l’Iran s’affaiblit, moins Riyad semble considérer la normalisation avec Israël comme urgente.
Pendant des années, la menace iranienne a poussé les monarchies du Golfe à regarder Israël comme un partenaire sécuritaire incontournable. Mais à mesure que Téhéran et ses proxys s’affaiblissent militairement et politiquement, l’Arabie saoudite recommence à penser en termes de leadership régional sunnite, de contrôle du monde arabe et d’équilibre symbolique vis-à-vis de sa propre opinion publique.
Et dans cette logique, une paix ouverte avec Israël devient plus complexe à assumer.
Le récent communiqué saoudien condamnant l’ouverture d’une ambassade du Somaliland à Jérusalem est révélateur de cette ambiguïté persistante.

Officiellement, Riyad continue de défendre la ligne traditionnelle arabe sur Jérusalem. Mais politiquement, ce positionnement montre surtout que le royaume n’a jamais totalement rompu avec plusieurs décennies de rhétorique régionale fondée sur le rejet symbolique d’Israël.
Autrement dit : l’Arabie saoudite veut apparaître comme une puissance pragmatique et moderne sans assumer pleinement la révolution idéologique qu’implique une normalisation ouverte avec Israël.
Cette ambiguïté apparaît également dans le dossier libanais. Alors qu’un dialogue direct entre Israël et le Liban aurait pu représenter un tournant historique majeur pour la région, Riyad a adopté une position particulièrement prudente, voire réticente. Encouragée par la diplomatie française d’Emmanuel Macron, l’Arabie saoudite semble avoir préféré encadrer, ralentir ou diluer cette dynamique plutôt que de la soutenir pleinement. Comme si une paix israélo-libanaise directe risquait de rebattre les cartes régionales sans contrôle saoudien.
Cette position est loin d’être anodine. Car elle révèle une contradiction profonde de la stratégie saoudienne actuelle : le royaume veut bénéficier de la protection américaine, contenir l’Iran, moderniser son économie et attirer les investissements occidentaux, tout en continuant à ménager une partie de la rue arabe et certains réflexes idéologiques hérités d’un autre Moyen-Orient.
Riyad veut les bénéfices stratégiques de la normalisation sans toujours vouloir assumer ses conséquences politiques et symboliques.
C’est précisément ce que Donald Trump semble aujourd’hui avoir compris. Le calcul du président américain pourrait paraître opportun s’il se confirme : utiliser la question iranienne et la stabilité régionale comme levier pour pousser l’Arabie saoudite vers une nouvelle étape des Accords d’Abraham. En substance : si Riyad veut des garanties sécuritaires américaines et un apaisement temporaire avec l’Iran, alors le royaume devra avancer plus clairement sur le dossier israélien.
Le pari trumpien, s’il se confirme, serait risqué, mais potentiellement efficace. Car si une nouvelle dynamique des Accords d’Abraham devait émerger, elle pourrait permettre la constitution d’un véritable axe régional Israël-Golfe capable de traiter collectivement la question iranienne avec le soutien américain.
Mais tout cela repose sur une interrogation fondamentale : l’Arabie saoudite est-elle réellement prête à choisir définitivement son camp stratégique et idéologique ?
Aujourd’hui, rien n’est moins sûr. Le royaume oscille encore entre deux lignes contradictoires :
– intégrer pleinement un axe régional pragmatique fondé sur la coopération avec Israël ;
– ou continuer à ménager les vieux réflexes anti-israéliens de la région afin de préserver son leadership symbolique dans le monde arabe et musulman sunnite.
Et tant que cette ambiguïté persistera, il faudra rester prudent sur les véritables intentions saoudiennes au Moyen-Orient.
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