De l’islamisme chiite iranien à l’islamisme sunnite : une recomposition régionale sous-estimée

Du chiisme iranien à l’islamisme sunnite : une recomposition régionale sous-estimée

L’évolution récente de la politique étrangère de l’Arabie saoudite constitue l’un des faits géopolitiques majeurs — et pourtant largement sous-estimés — du Moyen-Orient contemporain. Alors que l’attention occidentale reste focalisée sur l’Iran et l’islamisme chiite, c’est désormais autour de Riyad que se recompose une partie décisive du champ sunnite régional. Par Faraj Alexandre Rifai.

À mesure que le pôle iranien s’affaiblit sous l’effet conjugué des sanctions, des fortes contestations internes et des revers stratégiques, l’Arabie saoudite ne se contente plus d’un rôle défensif ou strictement économique. Elle cherche à redevenir le centre de gravité politique et idéologique du sunnisme, quitte à revoir ses lignes rouges passées de manière tactique. Cette inflexion ouvre la voie à une recomposition régionale où la Turquie et le Qatar jouent un rôle central — et où l’islamisme sunnite pourrait redevenir un facteur structurant, bien que dans un contexte plus hybride et chaotique que jamais.

L’Arabie saoudite : un pivot en recomposition

Depuis plusieurs années, Riyad multiplie les signaux d’une politique étrangère plus autonome, moins alignée mécaniquement sur ses partenaires traditionnels, y compris au sein du Golfe. Cette évolution s’est traduite par un réajustement progressif de ses priorités : désescalade avec l’Iran, normalisation tactique avec des acteurs longtemps perçus comme hostiles, et redéfinition de son rapport à l’islam politique.

L’objectif n’est plus seulement la stabilité interne ou l’attractivité économique, mais la reconquête d’un leadership sunnite global. Cette ambition implique des compromis idéologiques et stratégiques, notamment vis-à-vis des forces islamistes sunnites les plus influentes. Ces compromis restent toutefois circonstanciels et réversibles, dictés par des impératifs tactiques plutôt que par un virage doctrinal assumé.

Riyad contre Abou Dhabi : deux visions antagonistes du sunnisme

Cette recomposition ne peut être comprise sans évoquer la rivalité croissante entre l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis. Longtemps alignés face aux Frères musulmans et à la Turquie, les deux partenaires du Golfe suivent désormais des trajectoires divergentes.

Abou Dhabi a fait le choix d’un autoritarisme sécularisé, radicalement hostile à l’islam politique, perçu comme une menace existentielle. Riyad privilégie aujourd’hui une approche plus différente : non plus éradiquer l’islamisme sunnite, mais chercher à l’encadrer, le canaliser et parfois l’intégrer de manière sélective. Cette divergence alimente des tensions croissantes sur la Syrie, la Turquie, le Qatar et la structuration du champ sunnite post-Iran, sans effacer les fractures internes entre autoritarisme nationaliste et islamisme politique.

Turquie et Qatar : le noyau idéologique islamiste

Dans cette configuration, la Turquie et le Qatar demeurent le cœur idéologique et politique de l’islamisme sunnite contemporain. Leur soutien assumé — ou toléré — aux Frères musulmans, leur rhétorique mobilisatrice autour de « l’unité du monde islamique » et leur instrumentalisation du conflit israélo-palestinien structurent une stratégie cohérente.

Les déclarations répétées du ministre turc des Affaires étrangères Hakan Fidan, appelant à l’unité du monde islamique, relèvent moins d’un discours spirituel que d’une logique de puissance visant à hiérarchiser les loyautés dans un espace sunnite en recomposition. Malgré leur influence médiatique, les limites militaires et financières de l’axe turco-qatarien — accentuées par des revers en Libye ou au Soudan — freinent toutefois leur capacité à imposer un leadership régional total.

Les Frères musulmans : de ligne rouge à variable intégrée

L’un des marqueurs les plus significatifs de cette inflexion saoudienne réside dans l’évolution de son rapport aux Frères musulmans. Longtemps perçus comme une menace directe, ils apparaissent désormais moins comme un ennemi à abattre que comme un acteur incontournable du champ sunnite, porté par la Turquie et le Qatar.

Il ne s’agit pas d’une adhésion idéologique, mais d’une acceptation pragmatique de leur centralité, limitée à certains théâtres comme le Yémen ou la Syrie. Riyad compose avec cette réalité, en reprenant ponctuellement réseaux et codes, sans pour autant réhabiliter doctrinalement le mouvement.

Du chiisme révolutionnaire à l’islamisme sunnite en mutation

L’erreur majeure de nombreuses analyses occidentales consiste à croire que l’affaiblissement de l’Iran entraînerait mécaniquement un recul de l’islamisme. Or, ce qui se dessine est un déplacement de son centre de gravité.

L’islamisme sunnite promu par la Turquie et le Qatar se présente sous une forme plus souple, plus diplomatique, parfois plus compatible avec les codes occidentaux. Mais son socle idéologique demeure structuré par :

  • une vision conflictuelle des identités,
  • une lecture binaire du monde,
  • et la désignation systématique d’Israël comme ennemi central.

Changer d’acteurs ne signifie pas changer de logique.

Les minorités comme variable sacrificielle

Cette recomposition a une conséquence directe : les minorités deviennent des variables d’ajustement. Kurdes, Druzes, Alaouites, chrétiens — tous ceux qui échappent aux récits islamistes dominants sont progressivement marginalisés, souvent accusés de collusion avec Israël.

Cette mécanique reproduit, sous un vernis sunnite, les ressorts idéologiques jadis employés par l’axe chiite iranien : désigner Israël — et, par extension, les Juifs — comme ennemi absolu afin de souder les masses et neutraliser toute dissidence.

L’angle mort occidental persiste

Face à cette recomposition, l’Occident continue de raisonner avec des grilles dépassées. Les États-Unis restent focalisés sur l’Iran, tandis que l’Europe se laisse séduire par la normalisation diplomatique et économique de l’Arabie saoudite, sans interroger suffisamment les évolutions idéologiques en cours.

Cette cécité stratégique est dangereuse. Elle repose sur l’illusion qu’un islamisme chiite affaibli ouvrirait mécaniquement la voie à une stabilisation régionale, alors même qu’un islamisme sunnite en mutation occupe l’espace laissé vacant.

Focus Moyen-Orient.fr

Le Moyen-Orient ne sort pas de l’islamisme. Il en change les formes, les acteurs et les modalités, dans un paysage marqué par des compromis réversibles et des fractures multiples.

Passer du chiisme iranien à l’islamisme sunnite ne constitue pas une rupture, mais une continuité idéologique sous une autre bannière.

Ne pas le voir, c’est préparer les erreurs de demain avec les certitudes d’hier.

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Cet article s’inscrit dans une réflexion plus large que je poursuis dans ma newsletter indépendante, Notes d’Alexandre Rifai.

A propos Faraj Alexandre Rifai 409 Articles
Faraj Alexandre Rifai est un auteur et essayiste franco-syrien, auteur de "Un Syrien en Israël" fondateur de Moyen-Orient.fr et de l’initiative Ashteret.