L’angle mort de la politique de Trump : quand Erdogan théorise la fin de l’Occident

Trump, Erdogan et la fin de l’Occident

Le discours d’Erdogan acte la rupture avec l’Occident, tandis que Trump persiste dans une logique de deal. Une incompréhension stratégique aux lourdes conséquences.

Par Faraj Alexandre Rifai.

Le 7 janvier 2026, devant les cadres de son parti, le président turc Recep Tayyip Erdogan a tenu un discours qui éclaire sans détour sa vision du monde :

« Le monde occidental perd progressivement, un par un, tous les arguments qu’il a utilisés pendant des années pour menacer les autres pays. Nous sommes désormais au cœur d’une lutte impitoyable pour le partage, où ceux qui ne sont pas à table se retrouvent au menu. »

Ce propos, prononcé dans un contexte de recomposition énergétique et géopolitique globale, ne relève pas de la simple rhétorique. Il constitue une déclaration idéologique assumée : celle d’un monde post-occidental, dominé par le rapport de force, dans lequel la Turquie entend jouer un rôle central. C’est précisément là que se situe l’angle mort majeur de la politique étrangère de Donald Trump.

Erdogan ne cherche plus à composer avec l’Occident, il en annonce le dépassement

Contrairement à une lecture encore répandue à Washington, Erdogan ne négocie pas un rééquilibrage avec l’Occident. Il acte son déclin et revendique l’émergence d’un nouvel ordre, débarrassé des normes, des valeurs et des cadres hérités de l’après-guerre froide.

Cette vision irrigue l’ensemble de la politique étrangère turque :
• projection militaire et économique en Afrique,
• présence stratégique dans la Corne de l’Afrique,
• politique de confrontation en Méditerranée orientale,
• interventions directes au Levant, notamment en Syrie et en Libye.

L’anti-impérialisme revendiqué par Ankara masque mal une réalité plus brute : la Turquie mène sa propre politique impériale, sous couvert de souveraineté et de résistance à l’Occident.

L’angle mort idéologique : l’islamisme d’Erdogan

C’est ici que la contradiction trumpienne devient structurelle.
Trump affirme combattre l’islamisme politique, marginaliser les Frères musulmans et assumer une ligne dure face aux réseaux islamistes. Or, Erdogan est le principal parrain étatique des Frères musulmans au Moyen-Orient. Il les protège, les accueille, les instrumentalise et les utilise comme levier d’influence régionale — de la Syrie à la Libye, du Qatar à Gaza. On ne peut durablement combattre l’islamisme sur le plan intérieur tout en traitant, sur le plan international, avec ceux qui en constituent l’ossature idéologique et organisationnelle.

Trump et l’illusion du « deal »

La diplomatie de Trump repose sur une logique transactionnelle : accords bilatéraux, ventes d’armes, concessions réciproques.
Mais Erdogan raisonne en termes de rapport de force civilisationnel.

Croire qu’un accord tactique pourrait réaligner la Turquie sur le camp occidental revient à ignorer ce que le président turc affirme désormais explicitement : l’Occident n’est plus un modèle à intégrer, mais un système à dépasser.

Le F-35 : symptôme d’un désalignement profond

Le débat sur un éventuel retour de la Turquie dans le programme F-35 illustre ce malentendu. Ankara affirme que ces avions renforceraient l’OTAN. Mais le F-35 est un programme multinational intégrant des technologies critiques, notamment développées par Israël.

Israël a clairement indiqué que ces technologies ne seraient pas partagées avec une puissance devenue idéologiquement hostile et stratégiquement imprévisible.

Gaza : la ligne rouge israélienne

Un autre élément explique la fermeté israélienne : la volonté affichée d’Erdogan de jouer un rôle politique et sécuritaire à Gaza.

Pour Israël, une présence turque à Gaza — sous couvert de médiation ou d’aide humanitaire — reviendrait à introduire un acteur islamiste hostile au cœur même de son dispositif sécuritaire. Cette perspective constitue une ligne rouge absolue.

Le veto israélien ne relève donc pas d’un désaccord ponctuel, mais d’un impératif sécuritaire fondamental.

Les S-400 : la rupture fondatrice

L’achat par la Turquie des systèmes russes S-400 a marqué le point de bascule. Ce choix n’était pas technique, mais politique. Il signalait déjà la volonté d’Ankara de sortir du cadre sécuritaire occidental, quitte à en affaiblir les fondements.

Le discours de janvier 2026 ne fait que mettre des mots sur une trajectoire engagée depuis des années.

Conclusion

Erdogan ne dissimule plus sa vision du monde. Il revendique un ordre post-occidental, fondé sur l’islamisme politique, le nationalisme et le rapport de force. Trump, en persistant à croire qu’un tel acteur peut être ramené dans l’orbite occidentale par la seule logique du deal, confond transaction et alignement stratégique. La Turquie peut réclamer les F-35, invoquer l’OTAN ou se proposer à Gaza.

Tant qu’elle contestera l’ordre occidental tout en exigeant ses bénéfices, cette contradiction restera insoluble. L’angle mort de la politique de Trump, c’est de négocier avec un dirigeant qui a déjà changé de monde

A propos Faraj Alexandre Rifai 406 Articles
Faraj Alexandre Rifai est un auteur et essayiste franco-syrien, auteur de "Un Syrien en Israël" fondateur de Moyen-Orient.fr et de l’initiative Ashteret.