Dialogue interreligieux, expérience

Dialogue interreligieux, expérienceMarc Gopin, titulaire de la chaire James Laue en religions du monde, en diplomatie et en résolution des conflits à l’Université George Mason, revient sur son expérience en Syrie, où il a travaillé, lui, un rabbin, avec un Arabe chrétien et le grand mufti de Syrie, pour l’organisation d’événements publics interreligieux...




En Occident, quand il est question «d’un mufti, d’un chrétien et d’un rabbin», il s’agit souvent du début d’une bonne blague impliquant plusieurs religions, mais pour moi, c’est la réalité dans laquelle je vis. Je suis rabbin, mon collègue syrien, Hind Kabawat, est un Arabe chrétien et cela fait quatre ans que nous travaillons à Damas et à Alep avec le Cheikh Ahmed Hassoun, grand mufti de Syrie.

Au cours de ces quatre dernières années, tous les trois, nous avons organisé – avec l’aide de plusieurs autres personnes courageuses - des événements publics que personne ne croyait possibles en Syrie. Personne ne pouvait croire que des représentants des religions protestante, catholique, sunnite, chiite et juive s’assiéraient à la même table et devant des caméras, pour poser les jalons d’une société civile tolérante et s’engager dans la paix – au cœur même de la Syrie.

Nous avons fait tout cela non seulement dans un contexte où planaient l’ombre des néo-conservateurs américains et la menace d’une attaque contre la Syrie, mais aussi dans une région où la présence des extrémistes est considérable. Ni les extrémistes, ni les néo-conservateurs ne pensent que les gens de cette région puissent se réunir dans le respect et l’égalité.

Mais nous avons prouvé que, même dans des contextes politiquement difficiles, il est possible motiver des personnes religieuses tout comme des personnes laïques pour qu’elles conçoivent le futur d’une société civile vivant en paix au Moyen-Orient. Notre dernière conférence a été visionnée par plus d’un million de ménages sur les chaînes de télévision Dunya TV et Al Jazeera et nous y sommes parvenus sans l’aide de fondations ni de grands donateurs.

Le secret de notre succès tient au fait que nous adhérons aux éléments positifs de toutes les cultures et de tous les groupes et que nous construisons des amitiés. Il s’agit là d’un travail ardu, mais nous nous sentons confortés et étonnés par ceux qui nous approchent à la fin d’un événement pour nous exprimer leur gratitude et nous remercier de ce que nous avons suscité.

Nous aimons beaucoup le mufti car il nous insuffle de l’espoir, et nous rappelle par ses paroles et ses actions que la paix est possible. Le Cheikh Hassoun est aimé par des milliers de personnes en Syrie, car il travaille sans répit pour aider les pauvres. Il insiste également sur le fait de se demander pardon et de se pardonner les uns les autres, entre civilisations et entre musulmans.

Le mufti plaide la cause de tous ceux dont la situation est vulnérable au Moyen-Orient: les femmes, les ismaéliens etc…, ce qui suscite la colère des extrémistes. Lors du dernier voyage, il nous a dit être de plus en plus convaincu de l’idée qu’une religion digne de ce nom ne peut évoluer qu’au sein d’un Etat laïc, c’est- là un point de vue qu’il a également longuement développé devant le Parlement européen le mois dernier.

Nous pensons tous les trois que la religion peut beaucoup apporter à la fibre morale d’une nation, mais seulement si le rôle de la religion consiste uniquement à enseigner et à aider, jamais à contrôler.

Est-ce que cela veut dire que l’un de nous pense qu’il faut bombarder les extrémistes religieux plutôt que de leur parler et même de les aimer ? Bien sûr que non. Nous ne sommes pas des pacifistes, néanmoins, chacun d’entre nous a vu que l’intérêt est plus porteur que l’indifférence et que l’amour gagne contre la haine, même quand il s’agit d’idéologies politiques et religieuses des plus conservatrices.

Notre travail en tant que personnes qui ont une aspiration spirituelle est de dire ce que nous pensons haut et fort, particulièrement là où les civilisations et les nations modernes échouent face à la pauvreté, face à la terre, et utilisent la religion pour persécuter et écraser l’ennemi. Nous assistons, dans cette région du Moyen-Orient, à des cycles de représailles sans fin, exercés au nom de Dieu et nous nous demandons quelles peuvent en être les retombées positives.

Pourquoi ne travaillerions-nous pas ensemble pour élaborer un pacte d’Abraham, fondé sur le respect, le repentir, un avenir commun dans lequel tous les peuples – juifs israéliens et Palestiniens, chrétiens et musulmans, wahhabites et soufis – seraient entièrement égaux ?

C’est-là un choix que beaucoup d’entre nous dans la famille d’Abraham avons déjà fait, en plein cœur de la guerre et du conflit. Les religions doivent être désarmées pour que puisse enfin triompher leur message de gloire à la vie. Quand le pouls d’un mufti, d’un chrétien et d’un rabbin bat à l’unisson, nous savons où trouver l’essence de la foi et de l’espérance. Mais on voudrait tellement pouvoir transmettre cette expérience à des milliards d’autres personnes.

Nous ne pouvons pas le faire sans le soutien des dirigeants politiques. Le président syrien Bashar el-Assad nous a donné l’opportunité d’entamer ce processus ; pourquoi le nouveau président des Etats-Unis, le dirigeant d’une noble démocratie où se côtoient plusieurs religions, n’en ferait-il pas autant ?

Les dirigeants politiques du monde doivent soutenir les efforts menés par les peuples de cette région pour parvenir à une vision culturelle et spirituelle d’un avenir nouveau. Notre espoir repose là-dessus. Et je sais qu’on y parviendra un jour, chaque fois que je regarde mon frère, le mufti, dans les yeux.

* Marc Gopin est titulaire de la chaire James Laue en religions du monde, en diplomatie et en résolution des conflits à l’Université George Mason à Fairfax. CGNews.

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